Hommage à Daniel Perdrigé

perdrigéAllocution de Georges Blanc lors de la cérémonie du 14 décembre 2015.

Chers amis, chers camarades,

« Je réclame le droit de croire aux lendemains,de croire à la musique, au bonheur, au décor au grand soleil qui fait aux arbres du chemin,danser pour nous des feuilles d’or ».

Ce droit au bonheur que tout homme a au cœur, Daniel le revendique dans ses dernières paroles, avec les mots simples de tous les jours, les mots à nous, qui ne sommes pas poètes : « J’aimais pourtant la vie et je la voyais si belle, près de vous, dans un monde apaisé ».

 

Aujourd’hui, devant l’inéluctable et tout ce que nous avons déjà dit, ici, chaque année, à cette même date, mon dire ne peut qu’être redondance. Mais, ce jour, me vient toujours en tête, l’annonce de l’affreuse nouvelle, criée presque hurlée : « Ils ont tué Daniel ». Daniel, maire de Montfermeil,...

élu dans l’enthousiasme de Mai 1936, maire communiste. La municipalité de droite de Montfermeil s’est refusée à rendre, le 15 décembre, un hommage officiel à la mémoire de Perdrigé.

Mais le 31 mai de cette année, devant la même stèle, notre camarade Angélique Planet Ledieu a dénoncé, à mon sens, un fait plus grave encore, et elle l’a fait magnifiquement.

Le 31 mai, quatre grandes figures de la résistance ont fait leur entrée au Panthéon. Nous ne pouvons que nous réjouir qu’un tel hommage soit rendu à leur courage, nous ne pouvons que nous réjouir qu’au sommet de l’Etat on exalte un des trop rares moments où toutes les sensibilités de notre pays se sont trouvées unies dans la lutte contre la barbarie. Mais pourquoi donc le Président socialiste de la République n’a-t-il pas jugé bon d’y adjoindre un des nôtres, un résistant communiste mort pour la France. Danièle Casanova, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Gabriel Péri n’en étaient-ils pas dignes ?

Il ne s’agit pas pour nous d’écrire une histoire mythique de la résistance. Tous ceux qui ont combattu ont leur place dans notre souvenir. C’est bien l’un des nôtres qui a dit : « Le double amour qui brûla celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas : l’amour de la France ». C’est une bassesse que nous pouvons lui pardonner.

La France vient le 13 novembre d’être meurtrie. Des jeunes gens sans repères dans un monde impitoyable où la seule valeur reconnue est celle de l’argent. Des jeunes gens décervelés, manipulés de l’extérieur par une organisation haineuse, barbare et terroriste, ont choisi de tuer. De tuer jusqu’au bout de leurs munitions sur des gens qu’ils ne connaissaient pas… jusqu’à en mourir.

Plus d’une centaine de personnes ont été assassinées. Elles ne demandaient qu’à rire, à chanter, à danser, à boire un verre en un mot à être heureuses. Leurs assassins n’avaient rendez-vous qu’avec la mort. Des attentats meurtriers il y en a tous les jours à Bagdad, à Kaboul, même à Londres et Moscou, mais ce jour on avait attaqué Paris, le cœur de la France.

Et voilà que le monde entier se met aux couleurs de la France. Le monde entier pleure nos morts. De Bamako à Bruxelles on chante la Marseillaise. Le monde entier est en souffrance parce que la France a été martyrisée.

L’image portée de la France dans le monde n’est pas celle de la France s’usant dans des guerres coloniales anachroniques, au Vietnam ou en Algérie, d’une France soutenant les interventions désastreuses ou inutiles des USA au Moyen Orient, d’une France détruisant toute structure d’Etat en Libye, d’une France qui s’enorgueillit de vendre des armes de mort aux monarchies du Golfe et qui vont on ne sait où… Non, non, c’est la France des Lumières qu’on plaint, celle qui a dit au monde, face à la tyrannie : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ».

Celle de la devise : Liberté, Egalité, Fraternité. C’est la France de la Révolution, la France de nos penseurs, de nos chercheurs, de nos écrivains, de nos artistes. La France qui est aimée et celle qui a reconnu à ses travailleurs le droit au repos, aux loisirs, à la culture, celle qui a reconnu à ses femmes le droit de disposer d’elle-même, celle qui a donné à tous ses citoyens le droit de penser librement en instituant la laïcité. La France qu’on aime, c’est celle qui a construit des Airbus et envoie Ariane en l’air à Kourou.

Depuis ces attentats, les Français vivent mal. L’émotion à peine dissipée, ils se sont repliés dans une sorte d’inquiétude permanente qui leur fait choisir la sécurité comme le premier de leur bien, comme si on pouvait vivre dans un ilot de quiétude dans un monde en furie ? Serait ce là la grande victoire de Daech que d’avoir pour longtemps jeté l’effroi au pays de la liberté.

Le gouvernement a proclamé pour trois mois l’état d’urgence, soit, que nos inspecteurs fassent plus librement leurs enquêtes pour étouffer dans l’œuf tout complot ! Mais que cet état d’urgence qui restreint nos libertés individuelles ne soit pas renouvelé, telle est notre volonté. On sait trop bien qu’un employeur peut se servir de ces lois d’exception pour se débarrasser des « mauvais » ouvriers, un peu trop bronzés et surtout trop combatifs.

Un climat malsain de défiance s’installe peu à peu à l’adresse de la population française d’origine arabe. On admet de moins en moins le droit à la différence et on brandit la laïcité comme une arme contre eux. La laïcité c’est aussi le respect de la loi et elle est applicable à tous.

Nous vivons des temps dangereux. On semble perdre l’esprit de Solidarité et celui de la lutte. Le capitalisme ne propose à la jeunesse, pour tout idéal, que la seule loi de la concurrence, tous contre tous, c’est dans son essence même. L’autre n’est qu’un rival, on exalte la réussite personnelle et l’individualisme. La vie n’est qu’un combat, que le meilleur gagne qu’importe les moyens. Et de l’extrême droite à la droite sarkoziste, en passant par des fractions importantes de la pseudo gauche parlementaire on n’est pas loin de partager cette idéologie.

Notre pays est en guerre ! clament le Président et le Premier ministre. Non, nous refusons la guerre. Trop d’interventions meurtrières, souvent injustifiées, et surtout inutiles, ont déjà fait que couler trop de sang, on ne vaincra pas Daesh par les armes mais par l’esprit. Il faut appeler à la négociation tous ceux qui ont choisi la vie contre les coupeurs de têtes venus des ténèbres. Il ne faut pas que les pays de l’OTAN s’érigent en procureurs. C’est l’ONU qui doit prendre la tête d’une grande offensive morale contre Daesh et peut-être faut-il soutenir ceux qui se battent réellement contre l’Etat islamique : les Kurdes, les Syriens, les Irakiens derrière leurs autorités légales, et pourquoi pas les Iraniens ?

Enfin ce monde apaisé dont Daniel Perdrigé évoquait l’existence n’est malheureusement pas le nôtre. D’ailleurs a-t-il déjà existé le monde apaisé ? Peut-être à quelques moments de nos vies où nous nous sommes bouchés les oreilles, avons fermé nos yeux… un petit peu pour être heureux…

Ce qui est vrai aujourd’hui, c’est que nous vivons des temps d’horreur et d’inquiétude. Un monde se meurt, un autre est en gestation et ça fait mal.

« Un monstre va-t-il naître ? ou bien un monde couleur d’orange, de palmes, un jour d’épaules nues… où les gens s’aimeront… » Ils sont incorrigibles ces poètes et d’une naïveté à faire pleurer. Peut-être voient-ils plus loin que l’horizon, sait-on jamais.